Data Centers : un énorme impact écologique

Chaque jour, nos vies se tissent un peu plus dans la toile numérique. Nous envoyons des e-mails, regardons des vidéos en streaming, interagissons sur les réseaux sociaux, et explorons les possibilités infinies de l’intelligence artificielle. Ces gestes, si anodins en apparence, cachent pourtant une réalité environnementale bien plus lourde qu’on ne l’imagine. L’immatérialité du numérique est une illusion, car derrière chaque interaction se cache une infrastructure physique colossale (les Data Centers), dont l’impact écologique est exponentiel.
Comprendre l’impact écologique du numérique
Le numérique, loin d’être un simple nuage éthéré, représente une part croissante de l’empreinte carbone mondiale. En France, il pèse déjà pour 4,4 % de notre empreinte carbone nationale en 2022, un chiffre qui a presque doublé depuis 2020, et qui pourrait atteindre 6,7 % d’ici 2040 si rien ne change. Cette augmentation s’explique par la multiplication de nos usages, l’explosion du volume de données et la prolifération des équipements. L’Agence de la transition écologique (ADEME) alerte d’ailleurs sur cette tendance, soulignant que les data centers et le streaming sont des contributeurs majeurs à cette hausse.
L’empreinte carbone du numérique se décompose principalement en trois postes : la fabrication de nos terminaux (smartphones, ordinateurs, téléviseurs), les infrastructures qui stockent et traitent nos données et enfin, les réseaux qui acheminent l’information. La fabrication des équipements représente à elle seule environ 50 % de l’impact, mobilisant des quantités astronomiques de ressources et d’énergie. Mais l’utilisation quotidienne, avec sa demande constante en électricité et en eau, n’est pas en reste, et c’est là que les data centers entrent en jeu, véritables cœurs énergivores de notre monde digital.
Data centers : le cœur énergivore
Les data centers, ou centres de données, sont ces immenses hangars ultra-sécurisés qui abritent des milliers de serveurs, routeurs et disques durs. Sans eux, pas d’Internet, pas de cloud, pas de réseaux sociaux. Ils fonctionnent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pour stocker, traiter et distribuer nos données. Leur nombre ne cesse de croître, avec près de 4 800 data centers dans le monde, dont 149 en France. Ces infrastructures sont devenues la deuxième source de pollution du secteur numérique, juste après la fabrication des terminaux, et leur part dans l’empreinte carbone du numérique a bondi à 46 % en France en 2022, contre 16 % en 2020.
Consommation énergétique et refroidissement
La consommation énergétique des data centers est colossale. Ils engloutissent environ 2 % de l’électricité mondiale, un chiffre qui pourrait atteindre 10 % d’ici 2030 selon certaines estimations. Cette énergie est principalement utilisée pour alimenter les serveurs, mais aussi, et c’est un point crucial, pour les systèmes de refroidissement. Les serveurs dégagent une chaleur intense et doivent être maintenus à une température constante, autour de 20-25 °C, pour éviter toute surchauffe et dégradation. Le refroidissement peut représenter jusqu’à 40 % de la consommation totale d’un data center.
Ces systèmes de refroidissement sont gourmands en électricité et souvent en eau. En Californie, par exemple, un data center peut consommer autant d’eau que 3 hôpitaux par an. L’eau utilisée pour le refroidissement par évaporation, bien qu’efficace, finit souvent dans les égouts, gaspillant une ressource précieuse. De plus, les data centers sont équipés de groupes électrogènes de secours, alimentés au fioul ou au diesel, qui sont testés régulièrement et émettent des polluants atmosphériques nocifs, contribuant à la pollution locale et aux émissions de gaz à effet de serre. L’utilisation d’énergies fossiles pour alimenter ces infrastructures, notamment en Chine où deux tiers des data centers en dépendent, aggrave encore leur impact écologique.
Extraction des matières premières et cycle de vie des équipements
Au-delà de l’énergie et de l’eau, la fabrication des équipements des data centers est une source majeure de pollution. Les serveurs, disques durs et autres composants nécessitent l’extraction de métaux rares comme le cobalt, le lithium, le tantale ou l’étain. Ces extractions se font souvent dans des régions pauvres, comme la République Démocratique du Congo, dans des conditions de travail difficiles et avec des procédés polluants qui dégradent les sols, l’eau et la biodiversité. Ces ressources ne sont pas illimitées et ne se recyclent pas toujours facilement, générant une quantité importante de déchets électroniques en fin de vie.
Une enquête de Control Up révèle que 77 % des serveurs des data centers sont suréquipés, ce qui signifie qu’une grande partie du matériel en activité n’est pas nécessaire, mais continue de consommer des ressources et de produire des déchets. La construction même des bâtiments qui abritent ces centres de données épuise des énergies non renouvelables et modifie les écosystèmes locaux, prenant la place de milieux naturels. L’ensemble du cycle de vie de ces infrastructures, de l’extraction à la fin de vie, est donc marqué par une lourde empreinte environnementale.
Quelels solutions ?
Face à cette réalité, des solutions existent pour atténuer l’impact écologique du numérique. Elles impliquent des efforts à l’échelle industrielle et des changements de pratiques individuelles.
Amélioration de l’efficacité énergétique des data centers
L’une des pistes les plus prometteuses réside dans l’amélioration de l’efficacité énergétique des data centers. Cela passe par l’adoption d’énergies renouvelables. Des entreprises comme Equinix ou OVHcloud s’engagent à utiliser 100 % d’énergies vertes, installant des panneaux solaires, des éoliennes ou signant des contrats d’achat d’électricité verte. Le plus grand data center du monde, Citadelle aux États-Unis, fonctionne entièrement grâce aux énergies renouvelables.
La récupération de la chaleur produite est une autre solution ingénieuse. La chaleur dégagée par les serveurs peut être valorisée pour chauffer des bâtiments ou produire de l’eau chaude, comme c’est le cas à Saint-Denis où la piscine olympique est chauffée par un data center voisin. Des systèmes de refroidissement avancés, tels que le free cooling (utilisant l’air extérieur frais), les couloirs chauds/froids pour optimiser la circulation de l’air, ou même l’immersion des serveurs dans des liquides diélectriques, réduisent considérablement la consommation d’eau et d’électricité. La virtualisation des serveurs permet également de regrouper plusieurs machines virtuelles sur un seul serveur physique, optimisant ainsi l’utilisation des ressources et réduisant le nombre total de serveurs nécessaires.
Adoption de pratiques numériques responsables
Au-delà des infrastructures, nos pratiques quotidiennes ont un rôle à jouer. La sobriété numérique est un concept clé. Il s’agit de prolonger la durée de vie de nos équipements, en privilégiant la réparation et le reconditionnement plutôt que l’achat systématique de neuf. Un smartphone reconditionné permet d’éviter l’émission de 24,6 kg de gaz à effet de serre et l’extraction de 82 kg de matières premières. Des labels comme “Numérique Responsable” ou “EPEAT” encouragent les entreprises et les fabricants à adopter des démarches plus durables.
À notre échelle, des gestes simples peuvent faire la différence : trier régulièrement ses boîtes mail et ses fichiers stockés sur le cloud, compresser les pièces jointes, privilégier le Wi-Fi à la 4G (qui consomme dix fois plus d’énergie), et réduire la qualité de visionnage des vidéos en streaming. Chaque clic, chaque envoi, chaque stockage a un coût. En étant plus conscients de ces impacts, nous pouvons collectivement réduire notre empreinte numérique.
L’intelligence artificielle : un défi supplémentaire
L’essor fulgurant de l’intelligence artificielle représente un nouveau défi pour l’environnement. L’entraînement des modèles d’IA, notamment les plus complexes comme GPT-5 ou Gemini 3, est extrêmement énergivore. Entraîner chat GPT-3, par exemple, aurait nécessité 1 287 MWh d’électricité, générant 552 tonnes de CO₂, soit l’équivalent de cinq voitures thermiques sur toute leur durée de vie. Une simple requête à un assistant comme ChatGPT consomme dix fois plus d’électricité qu’une recherche Google traditionnelle.
Cette demande croissante en puissance de calcul se traduit par une explosion de la consommation électrique des data centers, qui pourrait doubler d’ici 2030, en grande partie à cause de l’IA. Les géants de la tech investissent massivement dans de nouvelles infrastructures, parfois en contournant les réseaux publics pour installer leurs propres centrales à gaz, ce qui aggrave les émissions de CO₂. L’IA générative pourrait même générer jusqu’à 5 millions de tonnes de déchets électroniques supplémentaires d’ici 2030. Il est donc crucial de développer une IA plus sobre, en optimisant les algorithmes et en privilégiant des modèles plus légers, tout en s’interrogeant sur la finalité de ces usages.
Agir à notre échelle : la sobriété numérique
L’impact écologique de nos activités numériques est une réalité complexe, mais pas une fatalité. La prise de conscience est la première étape. En tant qu’utilisateurs, au niveau individuel, nous avons le pouvoir d’agir. Adopter la sobriété numérique, c’est faire des choix éclairés : se demander si chaque clic est vraiment nécessaire, si chaque vidéo doit être en haute définition, si chaque appareil doit être remplacé au moindre signe de faiblesse. C’est aussi soutenir les entreprises qui s’engagent pour un numérique plus vert, qui investissent dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique de leurs infrastructures.
Le chemin vers un numérique responsable est long, mais chaque geste compte. En prolongeant la vie de nos équipements, en nettoyant nos données, en privilégiant des usages moins gourmands en énergie, nous contribuons à réduire collectivement l’empreinte environnementale de notre monde digital. Il ne s’agit pas de se déconnecter totalement, mais de se reconnecter à l’essentiel, pour que la technologie serve un avenir durable, et non l’inverse. C’est un défi collectif, où chacun a sa part de responsabilité pour transformer nos clics en un levier de changement positif.
Par Près du Web

